Du Père Cassingena de l’abbaye bénédictine de Ligugé | Propos d’altitude sur l’actualité

  Lieu émouvant et fort bien choisi que la place de la Sorbonne ! Lieu symbolique de longue mémoire. Lieu de jeunesse studieuse et turbulente, d’émulation intellectuelle, d’effervescence séculaire de l’esprit. Lieu récurrent d’insolence et de contestation, lieu de rencontres historiques avec ses librairies savantes et ses cafés frondeurs. Qui eût dit que ce lieu deviendrait un jour celui d’un hommage funèbre, comme l’est depuis longtemps la cour des Invalides ? Car ce lieu de mémoire ancienne vient de devenir un rendez-vous de vibrante communion. Notre émotion demeure vive au lendemain de la mort atroce de Samuel Paty et nous continuerons longtemps d’entourer de notre affection, de notre admiration ce « héros » d’une nouvelle espèce, tel que notre temps singulier en produit, frère de tant d’autres héros anonymes de l’enseignement public qui, sans tomber nécessairement sous les coups d’une ignoble barbarie, remplissent consciencieusement, intelligemment et amoureusement leur devoir d’état. Car ils doivent composer bien souvent avec des classes inclassables, eu égard à l’allergie à toute discipline et à l’hétérogénéité culturelle de celles-ci, avec la fragilité de la société qui grève considérablement leur charge pédagogique. Si seulement nous pouvions faire davantage attention, à l’avenir, à ces héros obscurs qui assument souvent, jusque dans l’indifférence environnante et la vulnérabilité physique, le rôle capital que leur laissent le vide des relations parentales et la tyrannie des smartphones ! Place de la Sorbonne : aujourd’hui place des martyrs de la liberté de pensée, indispensable composante de tout éveil des jeunes esprits à leur maturité d’hommes et de citoyens.

Cela dit en sincère et profonde fraternité, la liberté de pensée trouve encore à s’exercer sur la liberté de pensée elle-même, sur ses emblèmes, ses modalités et ses formulations. Oui, la liberté de pensée va jusqu’à celle de penser la liberté de penser et d’exprimer, dans une visée à la fois critique et constructive, ce que l’on en pense. Comme toujours, en effet, l’actualité, après avoir suscité un mouvement unanime d’émotion, demande que l’on prenne par rapport à elle quelque distance, quelque altitude, non de morgue, mais de réflexion. Il s’agit d’ailleurs bien moins de prendre de l’altitude (comme si cette altitude était une propriété privée ou une situation naturellement possédée), que de recevoir cette altitude comme une grâce et de la mettre au service de tous et de la convertir en énergie motrice. L’altitude géographique elle-même n’est pas inutile, au demeurant, si l’on se trouve en jouir, à pareille orientation positive de l’esprit…

Au-delà des émotions bien compréhensibles, des discours officiels et de l’orchestration médiatique des faits, quelque chose de fondamental et de décisif est en jeu. Quelque chose de trop délicat, de trop subtil, de trop étranger, sans doute, pour que l’interprétation « orthodoxe » des événements, distillée par la voix publique, parvienne à le prendre en considération, à s’en faire seulement quelque idée. Il faudrait tout de même approfondir, en effet, d’un point de vue philosophique, anthropologique et sociologique, le statut de la caricature. Depuis quelques années la caricature est de bon ton, elle a pignon sur rue, elle fait partie des droits incontestables, elle est le marqueur indiscutable d’une culture très assurée d’elle-même. Or je pose, j’ose poser la question suivante : si la liberté de penser fait justement notre fierté de Français, la caricature peut-elle représenter de façon satisfaisante le palladium de notre culture et de notre identité nationales ? La caricature peut-elle se poser en culture ? Loin de s’être fait le promoteur de cette culture-là (il avait trop de finesse pédagogique et de délicatesse humaine), Samuel Paty vient précisément d’en être la victime. La culture de la caricature à-tout-va (qui a fait d’autres victimes, hélas, jusque dans ses officines elles-mêmes), ne risque-t-elle pas de s’arroger une légalité, une normalité, une autorité qui défigurent insensiblement les principes et la noblesse d’une république véritable ? La caricature peut-elle être notre symbole culturel dans le monde et face au monde ? Le souverainisme de la caricature est-il le nec plus ultra de notre rayonnement universel ?

Désireux de partager fraternellement l’altitude comme un bien commun (en est-il d’autre, finalement, que celui-là ?), je hasarde d’autres questions non conventionnelles et peut-être incongrues aux yeux de certains. Des questions non pas unilatérales, mais connexes, en tâchant d’être vraiment universel comme peut désirer de l’être un homme de bonne volonté. Des questions qui devraient résonner désormais en nous toutes ensembles pour que nous parvenions à faire corps social, à faire tout simplement corps d’humanité. Le crayon du peintre ou de l’écrivain est-il toujours sans conséquence ? Face aux religions et à leurs déviances caricaturales, la caricature peut-elle s’ériger en religion d’état ? Mais aussi, n’étant pas un fanatique, je regarde du côté des religions et je pose à leur sujet les questions suivantes : une religion, si elle est vraiment religieuse, autrement dit vraiment humaine, ne doit-elle pas dépasser le stade de la susceptibilité vengeresse aux caricatures éventuelles ? Une religion qui n’aurait pas d’humour s’acclimaterait-elle pleinement dans la pâte humaine ? Une religion qui ne saurait pas rire d’elle-même, quelquefois, pourvu que ce soit avec finesse, serait-elle en bonne santé ? Un Dieu qui n’aurait pas d’humour serait-il crédible ? Si la caricature blesse, ne pourrions-nous pas dialoguer, entre nations, entre religions, entre hommes de bonne volonté, dans un certain humour fondamental ? Dans un grand Rire. Ce grand Rire, ce fin Sourire éternel que manquent autant les irrévérencieux que les fondamentalistes. Cet obscur Sourire, à l’horizon, que cherchent tous les hommes et qui postule entre nous un sourire jamais amer, mais toujours bienveillant.

Sous ses réactions émotionnelles nécessaires, légitimes et touchantes, sous les expressions nerveuses et dogmatiques d’une laïcité farouchement sur la défensive, notre société cache mal son désarroi, ses lacunes et son impuissance. Nous affichons volontiers les « Lumières » comme notre héritage incontestable et notre lieu de naissance (j’oserais dire notre cuve baptismale), mais ces Lumières sont insuffisantes et ne parviennent plus à éclairer la situation complexe qui est aujourd’hui la nôtre. L’enseignement des principes républicains est assurément une tâche indispensable pour notre « vivre ensemble ». Mais il nous faut embrasser, en gagnant de l’altitude, des horizons plus vastes. À quoi sert, en effet, ce « vivre ensemble » s’il n’est que la mise en commun (au demeurant terriblement inégalitaire) de biens de consommation immédiate et la proposition quasi totalitaire d’un modèle standardisé de bien-être ? Loin de tout césaropapisme, de toute confusion des ordres et de toute inféodation religieuse, la plus haute et la plus urgente mission de la société civile reste d’assurer à ses sujets libres, égaux et fraternels la capacité de s’ouvrir sur la dimension métaphysique et spirituelle de l’existence humaine, la capacité de répondre à un immense appel d’air, la capacité de vivre à hauteur d’homme en se posant les grandes questions existentielles, celles-ci dussent-elles rester sans réponses immédiates et faciles. Il faut avouer que de cela, de ces profondeurs et de ces altitudes-là, qu’il s’agisse du terrorisme international ou de la crise sanitaire, l’on n’entend guère parler… Si la République ne favorise pas l’éclosion d’individus susceptibles d’interrogation métaphysique et de sensibilité au mystère de l’existence, elle n’est qu’un supermarché ou une nurserie. La proclamation officielle et théorique de la liberté religieuse ne suffit pas : il faut encore le respect et la culture du respect, l’estime pour l’orientation innée de l’homme vers une transcendance, celle-ci fût-elle immanente à ce monde. C’est de cette estime que nous pouvons remarquer et déplorer l’absence généralisée.

Quelles conditions de vie humaine, sociale et spirituelle offrons-nous à la jeunesse et aux populations mal intégrées pour qu’elles ne nourrissent pas des meurtriers dans leur sein ? Là est la question ultime, et jamais énoncée comme telle, que nous pose l’actualité. Lors même que nous ferions notre deuil de toutes les religions traditionnelles, notre religion post-moderne de l’absence de religion doit encore garder toute sa dignité humaine, toute sa gravité humaine, toute sa hauteur d’homme. Les caricatures ne sauraient tromper la faim la plus profonde ni se faire passer pour un idéal de civilisation éclairée. Il n’y a d’ailleurs pas à chercher bien loin dans notre tradition française la plus authentique – la plus républicaine –, pour trouver des agnostiques, des athées, des saints laïcs qui nous donnent de magnifiques exemples d’altitude. Non, décidément, il ne faudrait pas que les caricatures et le droit au blasphème soient les seules valeurs exemplaires, les seuls articles appétissants de notre république. À l’heure où toutes les religions ont à balayer devant leur porte et où nous devons tous nous dresser à hauteur d’homme pour franchir un pas sans précédent de civilisation, ne faisons pas piètre figure, ne réduisons pas la vulgate de notre patrimoine culturel à l’irrévérence, La caricature est circonstancielle : elle ne saurait s’ériger en icône. Œuvrons ensemble à la disparition du fondamentalisme, à la purification du religieux, à la dilatation et à l’épanouissement spirituel de l’homme qui se peut atteindre par des voies différentes et respectueuses les unes des autres. S’il est quelque religion en laquelle nous puissions tous nous retrouver, que ce soit au moins – et ce n’est pas rien – celle de l’altitude, c’est-à-dire celle du respect envers cette altitude de laquelle tout homme est capable et à laquelle il aspire.

Frère François, « libre penseur », 22 octobre 2020

 

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